Université de Strasbourg

Séminaire Fellows USIAS - La grande illusion : il n'y a pas de main invisible

Le 14 mai 2019
De 15h30 à 17h00
Salle Afrique (MISHA)

Par Alan Kirman (Fellow 2017)

D'après ce qui a été systématiquement affirmé depuis les Lumières et renforcé par les fondements politiques et sociaux de la démocratie libérale, il existerait une « main invisible» qui conduirait un système socio-économique à un état ou à un équilibre satisfaisant. Ce mécanisme produirait ses meilleurs résultats lorsque les individus sont laissés, dans la mesure du possible, à leur propre initiative.

Bien que cette vision domine l’économie depuis plus de deux siècles, nous n’avons jamais été en mesure d’expliciter le mécanisme de la main invisible, ni de montrer qu’il existe une tendance naturelle à l’équilibre dans les économies. On nous dit que «les marchés font le travail», mais les marchés ne jouent presque aucun rôle dans la théorie économique. Les types de marchés présentés aux étudiants sont, au mieux, des métaphores.

L’idée selon laquelle nous étions sur la voie de la « fin de l’histoire » lorsque les démocraties libérales domineraient partout a prévalu jusqu’en 2008. Cependant, alors que les défaillances du secteur financier provoquaient la crise qui a débuté en 2008, il a été largement affirmé que tous les problèmes pourraient être résolus grâce à une politique et une législation appropriées. Ainsi, la crise était essentiellement due à des perturbations qui ne venaient pas de l'intérieur.

Vous avez le choix entre deux points de vue très différents. Le premier point de vue considère que les systèmes socio-économiques évoluent sur un cours constant et socialement satisfaisant duquel ils sont parfois éloignés par un événement extérieur. L’autre point de vue, que j’adopte, est que notre système est complexe et qu’il évolue constamment. Les bouleversements assez fréquents se produisent de l’intérieur, alors que le système s’auto-organise continuellement dans de nouveaux états.

La théorie de la complexité soutient que l'interdépendance des individus qui composent le système socio-économique et leurs interactions implique que le système ne converge pas nécessairement vers un quelconque équilibre et se trouve dans un état de fluctuation constante. Un comportement global émerge de l'interaction entre des individus simples et amène le système à s'auto-organiser d'une manière qui ne peut pas être prédite à partir de notre connaissance de la façon dont les individus agissent de manière isolée. Ce n'est pas seulement vrai pour l'économie, mais aussi pour les systèmes politiques et sociaux dans lesquels elle est intégrée.

Les lois du mouvement des agrégats qui émergent remplacent la main invisible et nous conduisent sur une trajectoire avec des changements brusques et périodiques qui peuvent avoir des résultats catastrophiques. Nous devrions abandonner l'illusion confortable que le système dans lequel nous vivons est sur une voie rassurante dont il s'écarte parfois à la suite de chocs exogènes. Les crises font partie intégrante du système et nous devrions être moins préoccupés par son efficacité que par l'amélioration de sa résilience.

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